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Mercredi 20 juin 2007


Le radeau de la méduse, Théodore Géricault, 1819. Paris, musée du Louvre. Photo RMN - ©Daniel Arnaudet

Comment quelqu'un peut-il être coupable d'être là ? Comment peut-il être encore plus coupable d'être venu ? Comment quelqu'un peut-il être tour à tour, en l'espace de quelques minutes, le secouriste et le bourreau ?


Il suffit d'habiter une zone frontière de l'Occident, ou de prétendre s'y réfugier, pour incarner un de ces "quelqu'un". L'écrivain Laurent Gaudé, dans son roman Eldorado (Actes Sud), donne un visage et un nom à ces figures emblématiques de notre époque. Le thème est celui des flux migratoires qui vont de l'Afrique du Nord à l'Europe en passant par la Sicile et par la petite île de Lampedusa, ou par Ceuta, enclave espagnole au Maroc. Le voyage est une épreuve dont les protagonistes sont des héros tragiques : mères y perdant leur enfant, hommes et femmes qui risquent leur vie et qui souvent la perdent, dans des conditions atroces, pour échapper à la misère. Exil, déracinement, cela n'est rien au regard de ce passage en Enfer, où le destin des personnages semble se jouer en fonction du degré de mépris et de cupidité dont ils seront victimes. Pourtant, victimes, ils refusent de l'être, en luttant de toutes leurs forces contre la fatalité, en usant de moyens qui les font parfois se trahir eux-mêmes (le vol par exemple), en se redressant de toute leur révolte jusqu'à atteindre leur but - parfois, comme Boubakar, après un périple de sept ans. Hommes blessés, meurtris, presque anéantis, ils sont pourtant les vrais héros des temps modernes, qu'ils franchissent les frontières ou pas.

Mais le roman de Laurent Gaudé ne se réduit pas à un pamphlet contre la fermeture des frontières occidentales aux réfugiés du reste du monde. Loin de là. Son intérêt réside à mes yeux dans le regard qu'il porte aux destins et parcours individuels, dans la liberté qu'exercent les personnages principaux - exilés ou commandant de police maritime qui se retourne contre son propre système - plus libres, absolument, que les agents de la répression qu'ils croisent sur leur chemin, enfermés dans leurs gestes absurdes et incompris d'eux-mêmes. Chaque personnage choisit d'agir, d'agir pour lui-même, pour ses proches, d'agir pour ne pas se laisser porter par quelque chose de joué d'avance, mais pour affirmer son désir de participer pleinement au cours du monde. Le roman se clôt sur un éloge de l'énergie de ces voyageurs, non pas désespérés, finalement, mais au contraire pleins d'espoir, mus par une volonté farouche et indestructible de s'émanciper de leur condition, d'aller en quête d'un espace où ils pourront s'accomplir, où ils pourront enfin se servir de leurs mains, où ils pourront enfin être ceux qui donnent, à leur pays d'origine, à leur famille. Belle leçon de vie, leçon de foi dans la vie y compris quand elle est si éprouvante, message destiné à ceux qui ne savent plus s'il leur reste une raison de dire non, de se lever, de se battre.

Le commandant Salvatore Piracci est le personnage le plus complexe du récit. Travailleur sérieux et consciencieux, c'est avec une certaine empathie, malgré tout, pour les émigrants clandestins qu'il intercepte, qu'il exerce son métier. Mais voilà, à plusieurs reprises, il sera mis face à sa responsabilité, et il devra faire des choix aux conséquences énormes sur le devenir des êtres qu'il rencontre. Tiraillé entre les exigences de son métier et sa conscience individuelle, et au-delà, entre la société à laquelle il appartient et le refus des limites terrifiantes de cette société, il décidera finalement de tout quitter. Sa vie, son monde, ses valeurs, son identité. Dans un geste (et un texte !) qui m'a beaucoup impressionnée, il déchirera sa carte d'identité et traversera la Méditerranée dans l'autre sens... Ce qu'il y deviendra, je vous laisse le découvrir.
J'espère vous avoir fait comprendre que ce roman est à lire absolument !!!


Il y a à peu près un mois, j'avais lu un roman pour la jeunesse de Xavie
r-Laurent Petit, Les Yeux de Rose Andersen (L'Ecole des Loisirs, Médium). Ce roman décrit l'inhumaine condition des migrants mexicains qui essaient de passer de l'autre côté, aux Etats-Unis. J'ai été impressionnée par la violence de cette épreuve, par le caractère impossible de cette ambition. J'ai été choquée par l'image de garde-frontières tirant sur les candidats à l'immigration comme sur des lapins. Or je me suis rendue compte que ce moment du récit n'était pas de la fiction mais bien calqué sur la réalité. Je vous laisse lire cet article de presse :
http://www.humanite.fr/journal/2000-01-12/2000-01-12-218117




Du coup je ne saurais que vous conseiller de voir un jour, si vous en avez l'occasion, ce très beau film de Chantal Akerman, De l'autre côté (2002), que Didier et moi nous avions vu il y a quelques années dans une salle parisienne (à Beaubourg ? dans une galerie ? je ne me souviens plus mais je crois bien que c'était dans une galerie). Cela parle du franchissement de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, du mur construit par les Etats-Uniens. Là encore, une mère en deuil, et un jeune homme déterminé. J'en garde le souvenir de quelque chose de très fort...
Quelques chroniques du film :
http://www.arte.tv/fr/cinema-fiction/actu-cinema/Films-de-A-a-Z/Films-par-realisateurs/346160.html
http://www.arkepix.com/kinok/CRITIQUES/AKERMAN_Chantal/critique_de_lautre_cote.html


Par Emilie - Publié dans : luvurevu
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